En route pour les étoiles !

Depuis 2014, après avoir revisité avec succès les fondements de la chrétienté dans le Troisième Testament  ainsi que l’un des mythes fondateurs de l’identité germanique dans Siegfried, Alex Alice nous invite à partir à la conquête de l’espace dans le Château des Étoiles. Comme c’était le cas de ses deux précédentes séries, le Château des Étoiles est une bande dessinée qui, sans en avoir l’air, déborde d’érudition. Le cadre de départ du Château des Étoiles, c’est l’Europe telle qu’elle existait à la veille de la guerre Franco-prussienne de 1870. L’élément qui va tout changer et faire basculer l’histoire dans l’uchronie, c’est l’Ether. Cette substance, qui dans la BD occupe l’espace entre les corps célestes, n’a rien d’une pure invention de l’auteur. Bien au contraire, l’Ether fut considéré comme une réalité scientifique de l’antiquité jusqu’au début du XXème siècle. Et, pour la petite histoire, les développements les plus récents des théories d’astrophysique sur l’énergie du vide et l’énergie sombre, ne sont pas sans évoquer les propriétés que l’on prêtait autrefois à l’Ether.

Dans le récit d’Alex Alice, l’Ehter existe donc, et sa découverte par Claire Dulac, la mère de séraphin ; héros de l’histoire, dans des circonstances tragiques va permettre de lancer la conquête spatiale. Car cette seconde moitié du XIXème siècle est également l’époque où la première révolution industrielle atteint son apogée, un âge de progrès scientifiques et technologiques sans précédent. Pour achever d’ancrer son récit dans la réalité historique de 1869, Alice fait de Louis II de Bavière un personnage essentiel de son intrigue. Ce choix astucieux, lui permet par la suite de faire d’Otto von Bismarck le méchant de son histoire et d’avoir un personnage secondaire de luxe en la personne de l’impératrice Élisabeth d’Autriche, plus connue du grand public comme Sissi sous les traits de Romy Schneider.

Même lorsqu’il invente, Alex Alice, vise avant tout le réalisme et la crédibilité. Des exemples emblématiques de ces soucis de réalisme ? La tenue des Ethernautes qui est largement inspirée par les scaphandres à casque,  Alice cite même la source de son inspiration dans l’ouvrage. Et puis il y’a l’Ethernef, le vaisseau abord duquel Séraphin, Hans, Sophie, le professeur Dulac et Ludwig partent vers les étoiles. Pour lui donner toute sa vraisemblance, Alice a recours à deux procédés complémentaires. Le premier est purement narratif, dans la plus pure tradition de la science-fiction, le professeur Dulac nous explique à quelles lois de la physique l’appareil doit se plier pour pouvoir exister. Le second entièrement plastique, est le fruit de la collaboration avec un maquettiste. Non seulement l’Ethernef existe « pour de vrai » sous la forme de maquette, mais en plus son design lui-même évoque invariablement celui des premiers aéronefs et les esquisses de léonard de Vinci.

Ce savant mélange de merveilleux et de crédibilité scientifique évoque forcément une autre grande figure du XIXème siècle : Jules Verne. Alex Alice s’impose d’autant plus comme son héritier qu’il divise chaque tome en 3 gazettes qui permettent de donner encore plus de profondeur à l’univers par le biais des articles qu’elles contiennent, tout en séquençant la découverte de l’histoire sous forme de feuilleton, un procédé de publication emblématique du XIXème siècle. Ici l’œuvre se fait donc totale, sa forme même se liant à son propos.

Il serait toutefois très injuste d’attribuer le succès du château des étoiles à son seul souci de réalisme et à son ancrage historique. Car il y a aussi, et peut-être même avant tout d’ailleurs, le dessin. En se lançant dans l’aventure du Château des Étoiles, Alex Alice a pris un risque technique. Il a troqué le classique « crayonné/encrage/couleur » et opté pour la colorisation directe. Risque au final plus que payant. Le Château des Étoiles est une bande dessinée à l’esthétique onirique véritablement époustouflante qui doit beaucoup à la douceur et aux fondus de l’aquarelle. Le story-telling d’Alice fait également merveille, n’hésitant pas çà et là à laisser toute la place nécessaire à une scène grandiose qui donne un cadre féérique aux cases qui l’accompagnent. Et que dire du trait virtuose, capable d’autant de rigueur dans la mise en œuvre de perspectives systématiquement stupéfiantes que de douceur et d’expressivité dans le traitement des personnages ou de la nature.

BD véritablement à part, il suffit de feuilleter un tome du Château des Étoiles pour avoir envie de plonger au cœur de cet univers qui n’est pas sans évoquer ceux d’Hayao Myasaki.

Pour mieux découvrir le travail d’Alex Alice, vous pourrez visiter l’exposition consacrée au Château des Étoiles du 26 au 29 janvier qui prendra place dans le quartier jeunesse du 44ème festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Celle-ci rassemblera planches originales et croquis de recherches mais aussi maquettes, costumes, etc.

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