Gaston : 60 ans de gaffes et pas une ride…

« M’enfin ?! », « Meuuunoonn! », « Bôh… », « Rogntuuudjuuuuu!! » À elles seules, ces quelques exclamations suffisent à évoquer immanquablement le gaffeur le plus nonchalant de la bande dessinée franco-belge. Gaston Lagaffe fêtera cette année ses 60 ans. Pour célébrer dignement cet anniversaire, la place de l’hôtel de ville d’Angoulême accueillera du 26 au 29 janvier prochain, dans le cadre du 44ème festival international de la bande dessinée, une exposition consacrée au héros d’André Franquin et Yvan Delporte. L’occasion était trop belle pour ne pas vous faire découvrir, ou plus sûrement redécouvrir, l’univers de ce paresseux lunaire, inventif et attachant qu’est Gaston.

Le 28 février 1957 apparait dans une unique case du numéro 985 du journal de Spirou un personnage filiforme en costume et nœud papillon à l’air un peu fébrile qui passe la porte d’entrée de la rédaction du journal. Le dessin cerné de trace de pas est surmonté d’un nom : Gaston. Dans le numéro suivant le garçon se détend un peu, tombe le nœud pap et observe les alentours les mains dans les poches. Les numéros s’enchaînent, Gaston troque le costume contre son iconique tenue composée d’un col roulé trop court, d’un jean et d’une paire d’espadrilles. Clope au bec, il sème régulièrement la pagaille dans les pages de l’hebdomadaire pour la plus grande joie des lecteurs. Ca n’est toutefois qu’à l’occasion de la publication du millième numéro du journal qu’il a droit, à titre exceptionnel, à sa toute première planche de bande dessinée. Il faut ensuite attendre vingt-cinq numéros de plus pour qu’il ait régulièrement droit à des strips, puis a des demi planches et enfin à des planches, ses créateurs ayant à leur sens épuisé les gags possibles avec un dessin unique. Et c’est ainsi que petit à petit se constitue la matière du premier volume de Gaston. Celui-ci sort en 1960, dans un petit format à l’italienne comme les quatre qui suivent jusqu’à ce que paraisse, en 1966, le premier album au format A4 traditionnel. Suite à ce changement les cinq premiers volumes sont remaniés et republiés au format A4. Le hic c’est qu’il n’y a pas suffisamment de matière pour constituer cinq albums. De la naîtra une belle pagaille dans la numérotation des albums de Gaston à cause de la longue inexistence d’un album numéro 5 qui deviendra de facto « l’album fantôme ». Toutefois depuis 1996, et son édition définitive, Gaston est une série complète en 19 tomes qui compte bien un numéro 5.

De 1957 à 1996, Franquin passe 39 ans à dessiner Gaston, surtout après avoir confié le dessin des aventures de Spirou et Fantasio à Jean-Claude Fournier en 1968. Si le trait de Franquin s’affirme et s’affine d’album en album, c’est surtout au travers du personnage de Gaston Lagaffe que cette évolution est la plus évidente. D’abord, il y a le « S » autour duquel s’articule très tôt sa silhouette apathique : Gaston n’est littéralement pas « droit comme I » il est mou… tout en courbes. Ensuite il y a ses cheveux, qui tout en s’allongeant peu à peu se structurent parallèlement en une masse noire ornée de reflets bleu et surmontée de mèches rebelles. Il y a surtout tous les éléments du visage (nez, bouche, yeux et oreilles) qui, sans perdre de vue la structure originale, gagnent en fluidité et en expressivité d’année en année. Cette évolution du style de Franquin est encore plus significative lorsqu’il assure lui-même l’encrage, car à partir de ce moment chaque trait est modulé et tous possèdent leur propre caractère. Il ira même jusqu’à faire de sa propre signature un élément de comédie dessinée.

De gag en gag, Franquin construit tout un univers cohérent autour de Gaston. Pour ce faire il imagine toute une galerie de personnages hauts en couleurs dont Léon Prunelle, Joseph Boulier, M’oiselle Jeanne, M. de Mesmaeker, ou le brigadier-chef Longtarin ne sont que quelques exemples. Chacun d’entre eux a une psychologie propre, qui s’enrichit et se complexifie au fil du temps. Il dispose aussi d’un bestiaire qui, s’il est dominé par le chat dingue et la mouette rieuse, compte toute sorte d’animaux : des abeilles à l’éléphant en passant par les singes, le hérisson, la vache ou encore Bubulle le poisson rouge. Il conçoit enfin tout un fatras d’inventions plus délirantes les unes que les autres qui permettent à son héros de mettre le souk dans les bureaux du journal. Le colossal Gaffophone trône en première place de la liste de celles-ci qui en contient un nombre conséquent parmi lesquelles Le Mastigaston, le savon Gastounu, Patins à roulettes électriques à long rayon d’action, La lampe de poche solaire, La main-fauteuil, l’appareil à descendre les étages ou encore les nombreuses améliorations que Gaston a pu apporter à son antique tacot noir et jaune. Mais ne vous y trompez pas, toute bouillonnante de créativité qu’elle soit, Gaston est une bande dessinée paradoxalement ancrée dans le réel. Au-delà du premier plan, les cases de Franquin le suggèrent régulièrement : le monde vit. Les bureaux fourmillent de détails, les passants ne font pas de la figuration, les rues mènent vers ailleurs.

BD sur un doux tire-au-flanc, capable d’être étonnamment énergique lorsque lui vient une de ses innombrables idées farfelues, et sur ses interactions, souvent explosives à tous les sens du terme, avec le monde réel ; Gaston fut pour Franquin l’occasion d’exploiter au maximum, parfois jusqu’à l’excès, toute la vitalité qu’il est possible d’insuffler à un dessin. Tant et si bien que si Hergé est unanimement reconnu comme le maître de la ligne claire, Franquin est incontestablement celui de la ligne « vivante ».